Le troc silencieux au petit commerce du tabac : le cas du village mikea de Vorehy, au sud-ouest de Madagascar
Par
RAJOELINORO Marie Robertine
Responsable du Département d’Anthropologie et d’Ecologie (ISAE), Université Catholique de Madagascar
Membre de l’Association Historique Internationale de l’océan Indien

Dr. RAJOELINORO Marie Robertine
« Nos ancêtres étaient piégés par le tabac »
ØFils conducteurs: mémoire collective et réalités observées sur terrain
ØEchange par dépôt (silencieux): un système dans lequel une partie dépose des marchandises dans un lieu neutre, s’éloigne, puis l’autre partie vient déposer en contrepartie des produits d’une valeur équivalente avant que la première ne revienne récupérer l’échange
ØObjet: le passage du troc au petit commerce du tabac au sein de la forêt des Mikea, dans le sud-ouest de Madagascar
ØProblématique: En quoi le troc du tabac au sein de la forêt sèche de Madagascar se distingue-t-il des autres formes d’échange, et pour quelles raisons ce produit demeure-t-il le plus recherché, même après la transition du troc vers le petit commerce ?
ØObjectif: Accorder une importance particulière à ce groupe marginalisé souvent absent des récits centrés sur les élites

Figure 1: localisation de la zone d’études (source: Dina Jeanne in Omaly sy Anio N°3-4)
1-Qui sont les Mikea?
•Dialecte du sud-ouest mikaika(parler)qui renvoie à l’action de crier pour alerter le groupe en présence de danger ou des étrangers
•Selon les traditions orales: les Mikea seraient issus des sous-groupes vezo et masikoro. Face aux oppressions exercées sous le règne des Andrevola du XVI au XIXe siècle, puis durant la période coloniale du XXe siècle, certains individus aux alentours de Toliara se seraient réfugiés dans la forêt, espace perçu comme garant de liberté.
•Mikea autochtones appelés koko (kokolampy évoqués sur le pied de tamarinier ou de baobab) sont des êtres mystérieux, de petite taille et couverts de poils, une représentation mythique attribuée aux Vazimba ou premiers habitants de Madagascar
•Fouilles paléontologiques en 2004: présence humaine ancienne autour de la forêt des Mikea, remontant à au moins 2300 ans
2-Historique du troc du tabac à Vorehy
•Pratique du troc: depuis le XVIe siècle avec les ethnies voisines ou migrantes, notamment les Masikoro, les Vezo et les Sakalava.
•Tabac: principal produit d’échange avec les Mikea
•« Les missionnaires norvégiens en déposaient le long de la route reliant Bedo à Vorehy, incitant ainsi les Mikea à suivre cet itinéraire jusqu’à leur installation actuelle ».
Ø« ohatrinona ou combien ça coute ? » vient du « ohatry ny inona ou on échange contre quoi ? » ou bien « atakalo ohatry ny inona, contre quoi l’échanger, relève de l’existence ancienne du troc ou takalo
ØGuy Olivier Faure dans « le troc à la muette, une forme première de négociation », cet échange proscrit tout contact direct entre les négociateurs.
ØLes Mikea échangeaient leurs produits de chasse et de cueillette (miel, sanglier, tubercules) contre du tabac, du café et même des tissus.
ØJacques Lombard, en 1973, contestait l’existence d’un groupe Mikea vivant hors de la société sakalava, estimant qu’ils étaient déjà intégrés grâce au troc et ne vivant plus seulement des ressources de la forêt.
ØLes Mikea considèrent tout élément venant de l’extérieur de la forêt comme potentiellement agressif par rapport à ceux qu’ils ont entendu. Les commerçants sakalava, par exemple ; étaient vus comme redoutables en raison de leur maîtrise des armes à feu et des talismans.
ØVerguin(1958) souligne que l’échange entre Mikea et Masikoro constitue un rite de longue date puisque ces deux groupes sont liés à une forme de parenté à plaisanterie ou mpiziva